• Les archives inachevées - 3


    Il ne me parle presque jamais et fait toujours la gueule…

    Celui-là c’est le grand-père Achille, flamand pure souche et caractériel. Toujours assis à sa place attitrée à la table de la pièce principale de la maison, devant le réchaud à gaz. Il est là à faire je ne sais quoi, en compagnie de sa bouteille de sirop de menthe, son grand verre imprimé de cartes à jouer et son stylo à quatre couleurs. Il me fait très envie son beau stylo, un vrai bijou, mais c’est même pas la peine que je lui demande de me le donner. De toute façon, il ne me voit même pas la plupart du temps.

    Il est chauffeur de taxi. Je crois même qu’il conduit des poules, comme les appelle ma petite grand-mère Rose. Alors ils se disputent souvent, et je rase les murs, ça parle de morue et de maquereau, et des fois des assiettes se cassent dans la tourmente. Sa phrase favorite à lui c’est "Ferme ton clakebec". C’est sûrement du belge.

    Les jours où ça va pas trop mal il fait de la photographie, dans le minuscule réduit aménagé exprès pour ça. Parfois il me permet d’assister au miracle. On s’enferme dans la pénombre, devant deux bacs remplis d’eau. Ça sent bizarre, des bandes de pellicule sont accrochées en hauteur sur un fil avec des pinces à linge. Et là il baigne les petites feuilles de papier dans un bac puis l’autre, il change aussi la couleur de la lumière, des fois rouge, des fois verte… Et dans l’eau du miracle apparaît les images, qu’il pendra au fil pour que ça sèche. Les cousines, mon père jouant de la trompette, mon oncle André, les voitures du hangar et la chienne Jacasse, tout ce petit monde pendu en l’air avant d’être admiré.

    Et ces jours là me plaisent bien.

     

    Ma mère fait des crises de muettitude.
    Elle ne parle presque pas mais elle s’occupe tout le temps. En général elle pique à la machine et reprise du linge. La radio s’occupe du silence, quelle chance… ! des chansons, de la publicité, des parlottes à n’en plus finir. Comme les résultats des courses que ma mère note bien consciencieusement dans un petit carnet, dictées par M. Bernardet. Tous les jours.

    Le mercredi je ne vais pas à l’école. Le pire est quand la radio est éteinte. Ma mère est assise et reprise, moi souvent je lis en face d’elle, les aventures de la petite Lili qui a toujours des tas d’animaux pour s’occuper. J’aime bien lire mais des fois je fais semblant.

    J’attends que ma mère me PARLE. Je suis assise bien sagement et je lis : parle-moi ma mère, parle-moi, parle-moi… Ne me vois-tu pas ?

    Alors de guerre lasse je vais dans l’autre pièce, celle de mes grands-parents, et je tourne en rond en pleurnichant que je m’ennuie.

     

    Je peux aussi sortir dans la cour et m’occuper de Jacasse. Je décide alors d’un moment de dressage, je lui donne des ordres et si elle n’obéit pas gare à elle. Il m’arrive même de la frapper. Ça ne lui plaît pas du tout, ses grands yeux dans les miens m’implorent d’arrêter ça.

    Rien à f**tre.

    Et les gros escargots placides qui se baladent dans le jardin, je coupe aux ciseaux leurs yeux télescopiques avant même qu’ils n’aient eu le temps de se réfugier dans leur coquille.

    Rien à f**tre. Je suis une tortionnaire.


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