• Naissance d'une ballade - Deuil

    Ces trois dernières semaines passèrent très rapidement. Il connaissait par coeur la route qui le conduisait à Krystal. Il essayait de lui rendre visite dès que son emploi du temps hyper chargé le lui permettait, et qu’il partageait également avec sa famille.

    Il avait présenté à ses proches ces dernières trouvailles, ainsi que la chanson poème, dont il avait raconté l’histoire. Les avis avaient été unanimes, il restait à demander à Krystal s’il pouvait disposer de ce texte à sa guise. Elle était loin d’imaginer que ses lignes étaient devenues une bouleversante ballade.

    Le soir où il lui en parla elle le regarda d’un air incrédule. Ce n’était que quelques rimes jetées à la hâte sur un clavier un soir de blues et elle ne voyait pas trop ce qu’il pouvait en faire. L’inclure dans son album, elle trouvait cela hyper risqué. Alors à cappella il lui offrit la plus belle ballade qu’elle ait jamais entendue, et en l’écoutant elle sentit son cœur fondre et son regard se brouiller.

    - Fais en ce que tu veux … lui avait-elle finalement dit

     

     

    Elle ne se reconnaissait pas. Elle avait toujours été plutôt distante avec les hommes, les considérant habituellement comme d’agréables passe-temps qu’elle congédiait sous un délai plus ou moins bref. Elle avait, jusqu’à Christophe, refusé tout engagement mettant en péril sa chère liberté et sa fausse copine la solitude. En réalité, elle s’interdisait d’aimer pour préserver surtout sa fragilité, et ne voulait pas mettre à l’épreuve sa confiance en un homme quel qu’il fut de peur de se retrouver tôt ou tard trahie. Et puis elle avait du mal à envisager qu’un homme puisse l’aimer vraiment et sans arrière pensée, elle si banale, si insignifiante. Elle consommait sans état d’âme et se posait en dominante par crainte d’être la proie de manipulateurs, et se faisait une sorte de gloire de croire qu’elle n’avait besoin de personne, et surtout pas d’un homme.

    Mais Christophe avait semé le désordre dans ses belles certitudes. Juste en quelques jours et sans s’en rendre compte il avait démantelé toutes ses stratégies de protection, fracassé la carapace qui abritait son cœur tendre pour y faire éclore bien malgré elle cette sensation insensée. Elle  se sentait enfin vivante.

     

     

     

    Jeudi 23 novembre 06 – 13h30

    Krystal regardait le cercueil de chêne descendre dans la fosse. Elle regrettait amèrement d’avoir négligé les visites à la maison de retraite ces dernières semaines. Même si elle perdait très souvent la mémoire, grand-mère Rosy la reconnaissait toujours quand elle venait la voir. Aujourd’hui il fallait bien se faire une raison, celle qui avait pratiquement remplacé sa mère venait de quitter ce bas monde. Bien sûr elle avait quatre vingt dix ans, c’était déjà bien qu’elle soit arrivée à cet âge là, et par chance sans maladie pénible. Elle essayait de se persuader de la normalité de cette disparition, d’ailleurs elle ne pleurait pas, elle dominait son chagrin et se lâcherait quand elle se retrouverait seule. Elle serrait les dents en observant son père non loin d’elle, petit homme vieillissant, chétif dans un manteau qui semblait beaucoup trop grand pour lui. Leur dernière rencontre datait de quatre années auparavant, lorsque Bruno était devenu père pour la première fois. Depuis il avait continué, comme toujours d’ailleurs, à lui refuser la moindre visite, rencontre, ou même une simple conversation téléphonique. Elle était ‘black-listée’ en quelque sorte.

    Quand le cercueil fut au fond, la famille fut invitée à s’approcher pour l’adieu définitif. Chacune des personnes ainsi que quelques amis jetèrent une fleur dans le trou. Puis les fossoyeurs commencèrent leur travail et comblèrent le vide avec la terre. Krystal se retrouva tout près de son père ; elle fit appel à tout son courage et lui fit face. Alors pour la première fois depuis des années innombrables il la regarda en s’attardant un peu. Il avait le visage fatigué et les yeux humides. Extrêmement touchée Krystal posa une main sur son épaule. Il ne la repoussa pas.

    Bruno qui se tenait non loin d’eux les observait. Il dit quelques mots à l’oreille de son épouse présente, puis soupira de soulagement. Lui non plus ne voyait pratiquement jamais Krystal. Pas de fêtes de fin d’année passées ensemble, pas de vacances en famille non plus. Ils avaient été habitués comme ça, élevés dans une sorte de division dès leur âge le plus tendre. La complicité qui aurait pu exister entre eux leur avait été confisquée par un père anéanti par la douleur et la rancune depuis la disparition de sa femme.

    La terre recouvrait entièrement la sépulture ; la pierre tombale serait posée plus tard. A la fin de la cérémonie Krystal alla embrasser son frère et sa belle-sœur et enfin son père en lui disant :

    - ça va aller... ? si tu as besoin de quoi que ce soit, n’hésite pas.

    - Oui, t’inquiète pas… marmonna-t-il d’un ton bourru

    Quand l’inhumation fut terminée les gens se quittèrent dès la sortie du cimetière comme des sauvages.

    Krystal ne vit pas Christophe ce soir là. Il lui avait proposé de passer la soirée avec elle pour la réconforter un peu mais elle n’avait pas souhaité le recevoir, préférant affronter seule sa peine immense.

    Par contre elle serait devant la télévision le lendemain matin, puisqu’il devait passer encore une fois à "Debout tout le monde"... Elle arriverait en retard à la boutique, mais elle s’en fichait.

     

     

     

     

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