Un peu de tout et plus encore...
Gervais ne supportait pas que son fils lui échappe. Son autorité glissait sur lui comme la pluie sur les feuilles. Le père n’était pas habitué à être contredit, et surtout pas par un de ses enfants. Mais il y avait pire : il en était arrivé ce soir à baisser les yeux devant le regard profond de Lukas. Il n’avait pas supporté ce qu’il considérait comme un aveu de faiblesse de sa part, s’était donc repris et n’avait rien trouvé de mieux que de le gifler. Surpris, le jeune homme n’avait pu esquiver sa main. Puis il l’avait envoyé à l’étable traire les vaches avant le souper.
Le père Gervais parlait tout seul en affûtant son couteau :
- C’est le monde à l’envers... voilà que je me laisse intimider par mon fils maintenant... Les gamins doivent obéir à leurs pères, c’est tout... J’vais te lui apprendre à me regarder autrement qu’avec ces yeux insolents…il va filer droit j’te le garantis... s’il veut la guerre il va l’avoir… j’vais te lui mener la vie dure… va bien être obligé de plier !!!
Par chance pour Lukas son père ne se souvenait plus la raison exacte de sa nuit passée sous sa cape. Les vapeurs tenaces d’hydromel avaient effacé une partie de la soirée et il avait oublié que son fils l’avait précipité à terre.
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Lukas venait de s’installer sur le trépied bancal près de La Rousse pour commencer la traite quand Clothilde entra dans l’étable.
- Je t’ai vu passer avec ton seau… c’est toi qui trais les bêtes ce soir ?? je vais t’aider si tu veux… ce sera terminé plus vite…
Tout en lui parlant elle avait déjà attrapé le second tabouret et une gamelle qui traînait là pour traire la vache voisine.

Le jeune homme lui avait simplement sourit quand elle était arrivée. Gêné par la croupe de La Rousse il penchait la tête pour la regarder prendre place derrière l’autre animal. Sa longue tresse brune ployait et se balançait comme un serpent. Elle lui lança une plaisanterie et rit aux éclats. Lukas s’esclaffa mais le cœur n’y était pas.
Comment se montrer enjoué alors que les lendemains s’annonçaient des plus sombres ? Comment vivre avec ce fardeau d’images menaçantes si lourd à porter ? Mais il n’y avait pas que ça… Ces révélations qui l’avaient projeté dans le secret de la vie de Thilde avaient réveillé des sentiments nouveaux. De jour en jour son attachement pour elle se muait en une tendre attirance, et il se sentait également responsable du futur de la jeune fille. La Vie lui avait donné quelques cartes et il devrait s’en servir pour tenter de protéger son amie. Mais saurait-il rester suffisamment vigilant et être présent au bon moment pour ne pas louper les évènements prévus ?? Serait-il capable de modifier la destinée ?
Le cœur gros il porta son attention sur les pis gorgés de lait.
Clothilde quant à elle, les yeux dans le vague, voyait son avenir sous les meilleurs auspices. Lukas lui plaisait bien et dans le secret de ses rêves elle l’imaginait bien devenir le père de ses enfants. Elle le savait courageux, droit et de confiance. Et puis il n’était pas des plus pauvres. Il lui importait peu qu’il fut plus jeune qu’elle… car même s’il n’allait fêter ses seize ans qu’au prochain été, elle percevait de plus en plus souvent l’homme en devenir sous ses traits d’adolescent. Et elle espérait bien que cet homme la demanderait en mariage le temps venu.
Lukas se leva et transvasa le lait de son dernier seau dans le bidon. Il en garda un peu pour rapporter à la maison. La mère se chargerait du reste pour en fabriquer du beurre et du fromage au caillé. Clothilde vida sa gamelle puis ils sortirent de l’étable. Elle voulut obstinément tenir avec lui l’anse du seau. Le jeune homme prit garde de ne pas effleurer les doigts de la jeune fille. Ce soir il n’avait pas envie de se replonger dans d’insoutenables visions. Devant la ferme de Clothilde il la remercia et la quitta sans s’attarder après lui avoir fait une bise furtive sur la joue. La main sur la poignée de sa porte elle le regarda s’en aller en esquissant un sourire rêveur et poussa le battant quand il fut rentré chez lui.
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