Un peu de tout et plus encore...
‘Il faudra que j’en parle à la Jeanne’ se disait Lukas en regardant ses mains. Malgré l’expérience qu’il avait vécu dans la matinée, il avait encore besoin qu’elle lui confirme la force guérissante qu’il détenait. Il était surtout impressionné que lui, Lukas, soit capable d’un pareil prodige.
Landry s’était levé peu avant midi, frais et reposé. Il avait cherché son grand frère qui tirait de l’eau au puits et sitôt le seau posé, l’enfant lui avait saisi la main qu’il avait placée sur sa tête en disant :
- Encore...
Lukas avait rit devant l’enthousiasme du petit et avait répondu :
- Une autre fois...
Adèle ne pensait qu’à ça, elle s’angoissait à l’idée de la tournure que pourraient prendre les choses. Elle priait pour que Gervais n’apprenne rien de ce qui s’était passé ; elle le voyait déjà accuser son propre fils de manigancer avec le malin. Qui sait, il serait même capable de le chasser de la maison. Elle savait parfaitement que Lukas fréquentait la guérisseuse plus souvent depuis quelques temps, mais elle avait confiance car elle la connaissait bien et ne l’avait jamais considérée comme une femme malfaisante. D’ailleurs ne lui avait-elle pas donné des herbes pour se soigner ? Si mais... Et si elle se trompait ? Et si la vieille femme se montrait brave et de bons services pour mieux tromper son monde ? Pour mieux s’emparer de Lukas et pouvoir l’influencer à sa guise ? Il n’était encore qu’un enfant malléable après tout... L’attirait-elle chez elle par quelque maléfice ?
Adèle chassa rapidement ces idées de sa tête... Elle se faisait peur toute seule... Lukas était un garçon adorable et doux depuis toujours. Il avait fait tout son possible pour soulager son petit frère, elle l’avait vu faire de ses propres yeux.
- La diablerie va de pair avec l’abomination... rien de tout ça pour l’instant... conclut-elle, rassurée.
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La clairière du Diable.
Pour la première fois de sa vie Lukas s’était risqué à grimper sur la pierre aux neuf marches.

Les encoches creusées dans le granit
étaient recouvertes de mousses glissantes et il était parvenu au sommet après plusieurs essais ratés. Le sommet de la roche formait une large cuvette retenant un fond d’eau de pluie noirâtre. Autrefois le sang d’innocents sacrifiés avait coulé sur ce rocher. Il frissonna et s’assit sur la pierre froide.
La légende disait qu’une sorcière vivait là et que certaines nuits de lune pleine elle s’emparait d’enfants des villages alentours pour ses rituels. Elle les entraînait aux fins fonds des bois noirs et les égorgeait pour offrir leur vie au Seigneur des Ténèbres. En échange elle gardait sa jeunesse et sa beauté. Jusqu’au soir où les villageois s’unirent et menèrent une expédition pour en finir avec ces atrocités. Armés de fourches et de haches ils investirent la forêt et prirent d’assaut la bicoque de la démone en vociférant. Ils défoncèrent la porte à la cognée, un flambeau fut jeté sur le vieux toit de chaumes, un autre à l’intérieur de la demeure. Les hommes en colère ne trouvèrent pas la sorcière. Ils ne virent qu’un corbeau croassant de fureur qui s’échappa par la porte disloquée et s’éleva vers les frondaisons, tandis que la baraque flambait.
A partir de ce jour plus aucun enfant ne disparut alentours.
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Les loups revinrent de la chasse et Lukas les observa de sa hauteur. Il patienta tranquillement jusqu’à ce que chaque membre de la meute eu terminé sa part, d’abord le couple puis les autres par ordre d’importance. Alors seulement la petite louve grise, à l’écart derrière le tronc mort se leva pour vérifier s’il restait quelques reliefs du repas. Elle dut se contenter d’un lambeau de peau sanguinolente qu’elle engloutit avant de disparaître, toujours affamée, dans les fourrés.
Sautant de roche en roche Blondine et le Patriarche rejoignirent Lukas. Il se laissa flairer par le grand mâle sans bouger. La louve, moins réticente s’approcha de lui et lui témoigna son affection par quelques frôlements de tête amicaux. Son museau encore souillé du sang du daim laissa quelques traces sur la veste du garçon. Malgré tout le respect dont il faisait preuve envers la Vie il avait assisté sans sourciller à la curée de l’animal étripé, puisque c’était la grande loi de la nature que d’offrir une vie pour en préserver plusieurs.
Lukas avait répondu à la louve par quelques caresses douces mais franches. Elle avait fini par s’allonger et le jeune homme jouait dans son pelage avec ses doigts. En bas les autres loups s’activaient à leur toilette, les plus jeunes batifolaient au milieu de la clairière.
Jugeant avoir suffisamment profité de leur compagnie Lukas se leva et s’avança vers le rebord de la roche pour sauter en bas. Il était plus facile d’en descendre que de s’y hisser et il bondit vers le sol avec aisance. A cet instant le Patriarche entama un hurlement grave aussitôt repris par sa compagne. Trois autres loups entonnèrent un refrain de vocalises aux nuances plus aigues. Le chant des uns se superposait aux lamentations et aux complaintes des autres et Lukas s’éloignait en se laissant porter par ce concerto de pleurs. Avant de sortir de la clairière il ne put s’empêcher de lever la tête vers la cime des grands arbres et des profondeurs de son être s’échappa un long cri qu’il mêla à ceux des loups.
'Nous sommes tous liés les uns aux autres... les hommes avec les animaux, et toutes les créatures avec la nature... Nous formons un tout unique et indissociable. Ce qui nous semble différent ne l’est pas en réalité, l’essence primordiale est la même pour tous et coule dans toute la création...’
Au fil de ses pensées Lukas parvint à proximité du champ appartenant au père Raoul. Il se rendit compte immédiatement de quelque chose d’anormal et stoppa net.
Les moutons couraient en tous sens, et une clameur de bêlements affolés montait du pré. Une forme sombre allait et venait rapidement parmi le troupeau éparpillé.
Soudain, la bête s'éloigna du bétail, emportant dans sa gueule un agneau d'à peine quelques semaines et qui s'agitait encore...
- Non... pas ça ! murmura Lukas
Il avait compris que la petite louve malingre, mise à l’écart par la meute, en était réduite à attaquer les animaux d’élevage pour se nourrir. Voilà qui allait causer un beau remue-ménage dans le village. Le jeune homme était consterné ; il anticipait les évènements et savait d’ores et déjà que si un loup s’en prenait au cheptel, s’en était fini de la fragile tolérance des paysans envers ces sales bêtes sauvages.