Un peu de tout et plus encore...
C’était jour de foire à Sainte Croix de Bruyères et Lukas était parti tôt le matin avec le vieux vélo du père.
Il avançait avec peine sur le chemin salébreux, la carriole qu’il tractait était lourde de son chargement et butait sur la pierraille. Les deux jarres qu’il transportait s’entrechoquaient au rythme des à coups et le garçon dut s’arrêter pour replacer entre elles la bûche qui servait de cale.
Elles contenaient, baignant dans de l’eau salée, le surplus de beurre qu’Adèle lui avait confié pour le vendre au marché. Les bocaux de confiture de châtaignes n’avaient pas bougé dans leur cageot. Pour amortir les chocs, il disposa entre les grès et la caissette les mocassins en peau de lièvre confectionnés par sa mère. La côte était raide et il préféra terminer à pieds jusqu’au plateau des Bruyères. Encore un quart d’heure de marche et il serait arrivé.

La foire avait lieu sur la place de l’église et de nombreux paysans y étaient déjà installés avec leurs vaches, moutons ou chèvres car c’était avant tout le marché aux bestiaux. On y trouvait aussi, plus modestes, des volailles et des lapins dans des parcs improvisés.
Lukas s’était posté un peu à l’écart de la foule, sous un des tilleuls entourant l’esplanade et attendait tranquillement en observant l’effervescence face à lui. Une courte averse de grêle précipita pour quelques minutes les badauds et les clients sous la ceinture d’arbres, puis les nuages s’effilochèrent pour laisser le soleil régner en maître.
Une femme coquette à la coiffe brodée avec goût s’approcha de la carriole et demanda un palet de beurre et deux pots de confiture. Elle était une cliente fidèle et ne manquerait pas de signaler aux autres femmes la présence de Lukas sur le marché. Tous dans la région connaissaient et appréciaient la confiture de l’Adèle, car elle seule savait lui donner ce petit goût inimitable au secret jamais découvert. A vrai dire, elle y ajoutait toujours de la pulpe de sureau noir et de la purée de noisettes, ce qui changeait tout.

Entre deux clientes Lukas regardait l’homme à quelques mètres de lui, sous l’arbre voisin. Arrivé peu de temps après lui avec un cheval chargé d’objets de vannerie de toutes sortes, il était à présent assis à même le sol, et avec une habileté saisissante terminait une bannette faite d’éclisses tressées si fines qu’elle semblait de dentelle. Il portait un chapeau au large bord et le jeune homme ne voyait que le bas de son visage, au menton saillant. Vêtu de noir de la tête aux pieds il semblait avoir attiré les ténèbres sur lui et Lukas ne pouvait s’empêcher de lorgner dans sa direction. De temps à autres, il percevait autour de lui des volutes grises tourbillonner puis se désagréger, comme si de la fumée émanait de sa personne.
Il s’avoua rapidement qu’il n’aimait pas cet homme, sans aucune raison objective puisqu’il ne l’avait jamais vu jusqu’à ce jour. Ce qui le dérangeait surtout, c’était l’effet qu’il produisait sur lui, un malaise pesant qui lui donnait la chair de poule. De temps à autre l’homme se levait pour décrocher la corbeille ou le panier demandés, et ses gestes vifs et précis contrastaient avec son imposante stature.
La matinée passa rapidement et peu avant midi Lukas avait écoulé toute sa marchandise ; il pouvait rentrer à la maison. Il attacha solidement sa bourse à sa ceinture et attrapa son guidon. Au moment où il passait devant l'homme en noir, celui-ci releva la tête et le fixa. Son visage dur était anguleux, taillé au burin et Lukas croisa son regard sombre si perçant qu'il en frissonna.
Il traîna son malaise une bonne partie du retour, obnubilé par ces yeux rapprochés et brillants, acérés comme ceux d'un busard.