Un peu de tout et plus encore...
Quelques semaines s’écoulèrent, rythmées par la nature qui déployait son printemps dans une exubérance de couleurs et de parfums, promesse d’un été radieux.

Les genêts illuminaient les varennes et le bord des sentiers d’une explosion de grappes dorées, tandis que les chèvrefeuilles graciles offraient généreusement leur délicat parfum. Les papillons et les bourdons de velours venaient s’enivrer dans les buissons en fleurs, importunant les abeilles affairées.
Les paysans avaient semé le chennevis et fauché le trèfle. Les femmes avaient cueilli les fleurs de sureau pour en fabriquer le vinaigre sûrard, apprécié pour ses vertus sédatives et digestives. Elles continuaient également leur garde auprès des troupeaux, et à la satisfaction de tout le hameau les loups ne commirent pas de nouveau méfait. Lukas, plus que tous les autres, s’en réjouissait et remerciait le ciel. Son père lui, n’oubliait pas.
Le jeune homme partageait son temps libre entre la vieille Jeanne, les loups et Clothilde. Ils avaient pris l’habitude de se retrouver presque chaque soir, après leur dernière tâche quotidienne. Après avoir enfermé Finaud à l’étable, Lukas rejoignait la jeune fille près du puits et l’aidait à barricader les poules.
Ensuite, ils restaient là à bavarder jusqu’à la nuit, assis sur le rebord de l’abreuvoir, ou bien s’en allaient quelques fois sur les chemins pour une promenade, accompagnés des chants des grillons et des martinets.
Ils aimaient plus que tout flâner ensemble
dans la campagne mais s’offraient ces moments avec parcimonie, afin de ne pas attiser la rumeur qui s’amplifiait à leur sujet parmi leurs camarades. Les envieux et les jalouses qui s’offusquaient de leur jeune âge ne manquaient pas de monter en épingle leurs rendez-vous du soir et médisaient à qui mieux mieux derrière leur dos. Ils se posaient mille et une questions, nourrissaient les cancans mais rêvaient secrètement de pouvoir en faire autant. Ils ne laissaient rien paraître devant eux, évitant ainsi une inévitable colère de Clothilde et plus que tout, le mépris probable de Lukas, qu’ils n’osaient défier sans trop savoir exactement pourquoi. Mais les deux adolescents se doutaient bien de toutes les suppositions qui courraient.
Thilde et Lukas… Ces deux là s’appartenaient un peu plus chaque jour. Ils s’arrangeaient pour s’approcher le plus possible l’un de l’autre à la moindre occasion ; leurs joues se frôlaient, leurs mains se caressaient, leur cheveux s’effleuraient, en un code secret pour les autres personnes. Ils étaient comme aimantés. Au cours de leurs balades ils marchaient main dans la main et Lukas ressentait la tendresse grandissante de Thilde passer en lui par ses doigts mêlés aux siens et l’inonder de bonheur. Il n’appréhendait plus les visions tragiques, il les recevait plutôt avec reconnaissance, recueillant ainsi d’inestimables précisions.
C’est ainsi qu’il comprit que la vigilance serait de rigueur les jours d’orage. Il avait clairement entendu le tonnerre, vu un champ détrempé et un chemin boueux. Il s’était senti lui-même emporté dans une course effrénée sur le grand chemin, alors que le soleil tapi dans les nuées sales commençait à pencher vers les bois noirs.