Un peu de tout et plus encore...
Lukas se leva et referma la fenêtre de la chambre. Landry dans un demi-sommeil, se retourna dans le lit en grognant. Des éclairs zébraient le ciel, et les coups de tonnerre fracassaient la nuit. Il ne pleuvait pas encore, mais les branches du noyer se tordaient sous les gifles du vent.
Lukas resta un moment le front collé à la vitre, le regard perdu dans le jardin. Le visage de Clothilde se dessina sur l’obscurité, aussitôt déchiré par un éclair blanc. Le jeune homme secoua la tête… les premières gouttes vinrent s’écraser contre le carreau, larges comme des pièces de cinq sous. L’averse ne dura que quelques minutes. Il regagna son lit et s’endormit. L’orage avait été bref.
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C’était le dernier jour d’école avant les vacances d’été. Lukas se sentait déjà nostalgique, il savait que pour lui s’en était bel et bien fini des études. Il regardait vaguement par la fenêtre entrouverte sur la cour de récréation, les premiers champs qui s’étalaient au-delà du muret. Il pensait à la vie qui serait la sienne bientôt, celle d’un paysan comme un autre. Plus tard il se marierait et aurait sûrement des enfants, comme tout le monde, même si Jeanne lui avait parlé d’une autre destinée…
L’après-midi commençait à peine, l’instituteur avait demandé aux petits de lui faire leur plus beau dessin qu’il garderait en souvenir de cette année. Pendant ce temps, il bavardait librement avec les autres, distribuant conseils et recommandations pour la rentrée prochaine.
Lukas n’écoutait pas… il pensait à Clothilde, à la fête de la Saint-Jean, leur fête… Il était heureux, il allait pouvoir passer de longues heures avec elle, si le père voulait bien lui laisser un peu de répit quelques temps. Elle devait garder ses moutons à l’heure qu’il était. Il l’imaginait, assise sur la souche près des pommiers.
Il regarda le ciel ; les nuages roulaient mais il ne pleuvait plus. Le tonnerre grondait de temps à autres mais l’orage s’éloignait enfin. Il s’était déchaîné au petit matin, monstrueux, vomissant ses pluies violentes sur la campagne. Les foins trempés ne pourraient pas être ramassés avant des jours et des jours.
Il s’en fichait… il était heureux, mais cette journée n’en finissait pas, il avait hâte d’être à plus tard, il passerait au champ après l’école et rentrerait avec Thilde. Il se sentait bien avec elle, il adorait son rire, ses longs cheveux maintenus en tresse qu’elle avait enroulée hier soir autour de son cou comme pour se lier à lui, ses grands yeux sombres…
Il y pense tellement fort qu’il la voit devant lui et il est heureux, elle le regarde, il l’aime…
Mais quelque chose ne va pas…
Les yeux de Clothilde sont embués de larmes et dans son regard se reflète une détresse infinie qui lui broie le coeur. Une douleur lui tord le poignet et une nausée de panique monte du plus profond de son ventre quand il l’entend en lui l’appeler en criant...
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Clothide venait de terminer le coeur du napperon qu’elle avait commencé dès son arrivée au champ. C’est tout ce qu’elle avait trouvé pour s’occuper pendant ses heures de garde, crocheter un napperon qu’elle ajouterait à son trousseau ; elle n’était pas encore très habile mais ça viendrait, et puis il fallait bien passer le temps.
Elle n’avait pas très chaud, la souche était humide et l’herbe mouillée miroitait dès que le soleil émergeait des nuages. Elle frissonna, posa son ouvrage sur sa jupe et serra son chandail autour d’elle. Dans un peu plus d’une heure Lukas passerait la chercher et ils rentreraient les bêtes ensemble.
Elle se recroquevilla, appuya les coudes sur ses genoux, le menton sur ses poings serrés et ferma les yeux. Les bras de Lukas lui manquaient... elle sourit en repensant à la folle sarabande menée autour du feu, à ces baisers sous le tilleul, à ce bonheur tout neuf qui prenait enfin vie hors de ses rêves les plus fous. A partir de demain, il serait plus libre et...
Une ombre vient de s’abattre sur Clothilde. Toute à sa rêverie, elle n’a pas entendu le bruissement des feuilles derrière elle, ni les cailloux crisser sous les galoches. Il se tient debout tout près d’elle. Elle vient juste de le sentir arriver et son coeur tressaute de joie. Thilde est heureuse... il est très en avance, sûrement libéré plus tôt en ce dernier jour de classe. Tant mieux. Elle se retourne et lève la tête en souriant.
Mais son sourire se fige et son visage blêmit. Une peur féroce la prend à la gorge et un écart brusque la fait tomber de la souche.
En un pas le bohémien s’apprête à fondre sur elle. Il ne dit pas un mot... il se contente de rire bruyamment, d’un rire rocailleux et malsain. D’ailleurs il n’a pas besoin de parler, elle sait ce qu’il veut d’elle depuis son regard de l’autre jour.
Il se penche et lui attrape brutalement le bras pour la relever. Thilde se débat, le pousse de son autre main mais il lui enserre le poignet de ses doigts d’acier. L’homme la maintient fermement devant lui et la regarde. Et ce regard pénétrant lui est comme une insulte, un outrage. Il durcit un peu sa pression et lui fait mal.
Le désespoir perle au coin de ses yeux et impuissante elle appelle Lukas. Une fois, deux fois. Elle comprend l’inutilité de ses cris et dans un sursaut de révolte elle mord à pleines dents une des mains qui l’entravent. Le bohémien crache un juron et lève son autre main pour frapper Clothilde. La jeune fille griffe la brute au visage et gesticule tant et si bien qu’il lâche prise. Son chapeau noir a roulé dans l’herbe.
Hors de lui et le visage lacéré il se précipite à la poursuite de Thilde qui s’enfuit le long de la haie. Elle se tord les chevilles, perd ses sabots et tombe à plat ventre dans le trèfle mouillé. Elle n’a pas le temps de se relever ; le bohémien a déjà attrapé le bas de sa jupe. Elle se contorsionne, se retourne et envoie des coups de pieds un peu n’importe où...
Elle crie, elle pleure, elle supplie... Dans la lutte sa jupe s’est déchirée.
Une dernière fois elle appelle Lukas...