Un peu de tout et plus encore...
Thilde était troublée. Lukas venait de lui dévoiler une partie de lui-même qu’elle n’aurait jamais pu envisager. Elle s’était toujours méfiée de ces histoires abracadabrantes qui circulaient dans la campagne et s’interdisait d’y croire. En vérité elle s’en effrayait et préférait ne pas en entendre parler. Mais aujourd’hui ce n’était plus le moment d’avoir peur, elle devait raisonner avec lucidité, mais aussi avec son cœur. Le jeune homme lui avait donné toute sa confiance en se livrant franchement, et elle avait reçu ses confidences comme une immense preuve d’amour. Il avait également affronté le bohémien au péril de sa vie…
Et elle ? qu’en était-il de ses sentiments… ?
Clothilde rejeta son édredon au bout de son lit, se débarrassa de la serviette entourant sa tête et mit un pied sur le sol. Malgré la douleur elle se leva, enfila ses mocassins en peau puis s’enveloppa de son châle. Dans la grande salle, ça discutait ferme.

- J’ai déjà expliqué... se défendait Lukas
"quand les loups sont arrivés il essayait de m’étrangler... il venait de pousser Thilde dans la pêcherie... Il a eu peur, m’a lâché et je me suis sauvé... les loups l’ont attaqué, alors j’ai aidé Thilde à sortir de l’eau et je l’ai ramenée ici... "
Le père Gervais, qui était arrivé entre temps, voulait en savoir plus, lui aussi :
- ...mais tu devais pas être en classe à c’t’heure....?!
Le garçon gardait son sang-froid et se faisait violence pour ne pas partir en claquant la porte... Pour rien au monde il n’aurait partagé ses secrets avec eux.
"...de l’école j’ai entendu les loups hurler... J’ai eu peur pour Clothilde alors je suis allé aux pâturages voir si tout allait bien... Je suis arrivé à temps..."

La porte de la chambre s’ouvrit et tous se tournèrent vers la jeune fille qui faisait son apparition. La mère s’inquiéta, s’empressa de lui avancer une chaise et Thilde s’assit en lui faisant comprendre qu’elle se sentait mieux. Serrée dans son grand châle noir, elle paraissait encore plus pâle. Elle demanda un verre d’eau, qu’elle but lentement. Lukas la regardait ; elle avait peine à avaler à cause de sa gorge encore douloureuse, d’ailleurs, des marques rosées barraient son cou.
Des commentaires et des questions s’élevaient parmi les visiteurs. Un homme avait attaqué Thilde, les loups l’avaient déchiqueté, les bohémiens repartiraient comme ils étaient venus après avoir découvert les restes du malheureux. Si restes il y avait. L’affaire n’aurait probablement aucune suite ; d’ailleurs qui se soucierait de la disparition d’un romanichel de passage, meurtrier en puissance en plus ?
Louis le maigre en profita pour questionner sa fille :
- et toi ma Thilde, parle nous donc un peu...
Elle posa son verre sur la table et répondit tranquillement :
- Lukas a déjà tout raconté... j’ai entendu ce qu’il a dit, il n’a rien oublié...

Elle leva la tête vers lui et leurs regards se croisèrent.
Alors Lukas lui sourit car dans les yeux de Clothilde la détresse s’était effacée. A sa place brillait l’amour.