Un peu de tout et plus encore...
Adèle débarrasse la table des assiettes de ses enfants. Les petits jouent un peu dans le jardin avant de se coucher, et Lukas vient de retrouver Clothilde devant chez elle pour bavarder en attendant la nuit.
Le père Gervais n’est toujours pas rentré. Il y a fort à parier qu’il a fait un détour par chez l’Ernest, et qu’il va revenir très éméché ; il a près de deux heures de retard. Adèle est anxieuse, elle appréhende cette fin de journée et vérifie autour d’elle si tout est satisfaisant pour son soiffard de mari, qu’il n’ait surtout rien à lui reprocher. Quand elle entendra ses sabots cogner les cailloux elle enverra les garçons dans leur chambre.
Thilde et Lukas, assis sur la première marche de la ferme, savourent la douceur du soir. Un peu plus haut sur le chemin, juste avant la montée qui mène aux clapiers, trois de leurs camarades s’esclaffent bruyamment sous le gros tilleul. De temps à autre Lukas regarde vers le haut du village, il trouve anormal que le père tarde autant. Non ce n’est pas habituel et une lourdeur s’abat sur lui telle une chape de plomb. Il pressent que cette soirée, si tranquille en apparence, s’annonce au contraire tumultueuse pour lui.
Finaud apparaît le premier sur le chemin, et gambade joyeusement devant son maître. Le père le suit de près, mais il n’est pas tout seul car le vieil Ernest l’accompagne, le fusil sur l’épaule. Gervais tient à la main le piège à mâchoires.
Lukas serre les dents... il a compris que le vieux n’est pas venu pour la veillée ; d’ailleurs ils ont l’air bien pressés tous les deux, le père Gervais claudique plus vite que d’ordinaire. Il se tourne vers Clothilde, elle les regarde arriver elle aussi.
- Thilde, ne dis surtout pas un mot... murmure Lukas
Etonnée, la jeune fille l’interroge du regard. Il ne peut répondre car déjà les deux hommes sont là et se campent devant eux. Deux paires d’yeux inquisiteurs et brouillés par l’eau de vie toisent le garçon.
Lentement il se lève et se met debout sur la marche, dépassant ainsi les deux soûlards. Thilde s’est relevée également et se tient en retrait d’un pas dans la grande salle de chez elle.
Gervais, défiguré de colère, jette le traquet au sol et hurle :
- Tu détournes les appâts et tu sabotes les pièges pour protéger les loups... Tu es un traître, un vaurien... tu attires le malheur sur notre village...
- Tu es encore saoul... lui répond Lukas aussi calmement qu’il lui est possible
Gervais lève un poing rageur et le vieil Ernest renchérit d’une voix plaintive :
- Ils m’ont dévoré une de mes deux chevrettes aujourd’hui... et je t’ai vu avec eux aux roches cet après-midi... tu dormais contre l’un d’eux et après tu as dansé avec... tu bavais de contentement, comme eux... tu es un meneur de loups... !!! accusa-t-il en tapant la crosse de son fusil au sol.

La mère de Thilde qui a rejoint sa fille près de l’entrée, secoue la tête et pense que les deux acolytes ont définitivement perdu la raison. Louis le maigre sort de son potager et s’approche, et d’autres villageois, alertés par les éclats de voix, viennent voir la raison de ce tapage. Adèle, sur le pas de sa porte, hésite quelques secondes puis finit par monter jusque là quand elle comprend que Lukas est mêlé à l’altercation.
- Alors... ? que réponds-tu à ça... ?? aboie le père
Un silence avide plane d’un coup sur l’assistance, et Lukas regarde l’une après l’autre chacune des personnes face à lui. Quand son regard croise celui de sa mère, triste et angoissé, il répond sans la lâcher des yeux :
- J’étais avec les loups ce tantôt, c’est vrai...
Narquois, le vieil Ernest sourit en coin tandis qu’une clameur de désapprobation et des cris de stupeur montent parmi les paysans ; le jeune homme est obligé de hausser le ton pour se faire entendre :
...mais je ne suis pas leur meneur... c'est juste que je ne les crains pas et...
Tous les mots qu’il pourrait dire seraient inutiles et de toute façon Gervais lui coupe la parole :
- Tu manigances avec la vieille Jeanne et avec le Malin... sois maudit...
Des larmes coulent sur les joues d’Adèle... ‘Mon fils bien aimé... pourquoi n’es-tu pas comme les autres... ?’ pense-t-elle
- ...tu es la honte de ce village, la honte de la famille... tu n’es plus mon fils !!! crache difficilement le père Gervais qui a de plus en plus de mal à parler clairement, mais qui dans un sursaut de haine s’empare du fusil du vieil Ernest.

Thilde affolée sanglote dans les bras de sa mère interloquée. Elle ne voit pas Gervais qui pointe le canon vers Lukas. Adèle paniquée saisit le bras de son mari mais celui-ci la pousse d’un coup de crosse brutal et elle tombe à ses pieds, la lèvre en sang.
Lukas blêmit, saute de la marche et se rue sur son père pour lui saisir les deux poignets qu’il serre de toute sa révolte.
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