Un peu de tout et plus encore...

Septembre s’achève et les premières averses d’automne soulagent la campagne asséchée. Malmenés par un été brûlant les arbres fatigués laissent tomber par brassées entières leurs feuilles roussies, aussitôt balayées par un vent maniaque et obstiné.
Clothilde dans sa chambre, le front au carreau de sa fenêtre, regarde les nuages qui chahutent et se pressent vers le sud en caracolant.
Vers le sud... vers Lukas... Voilà deux mois seulement qu’il est parti. Depuis ce matin elle a relu encore et encore sa lettre jusqu’à en connaître le moindre mot. Elle vient de la cacher avec les deux autres, dans son armoire aménagée dans le mur, sous l’étagère du bas entre le bois et la pierre.
Elle a préféré jusqu’à présent que son père et sa mère ne sachent rien de ce courrier qu’elle reçoit. Deux jours par semaine en fin de matinée elle descend tout en bas du village et guette le facteur, impatiente et le coeur battant.

Aujourd’hui était jour béni, elle est rentrée chez elle avec la précieuse enveloppe tout contre sa peau, dissimulée sous son corsage. Mais aujourd’hui Clothilde a pris la décision de parler à ses parents de Lukas, de leur amour et de leurs projets. C’est pour tout à l’heure, après le dîner.
Et elle est heureuse de ces dernières nouvelles, mais un peu triste aussi car Lukas s’éloigne toujours un peu plus de jour en jour. Après avoir aidé aux moissons dans les hameaux du bas Limousin, il s’apprête à franchir les hauts plateaux et les anciens volcans. Il envisage de suivre les conseils de la vieille Jeanne et de s’installer à Saint-Flour pour la mauvaise saison. S’il y est accepté il pourra toujours s’instruire auprès du père Géraud et travailler avec le luthier du bourg ou même le tailleur de pierres. A coeur vaillant rien d’impossible.... A coeur de loup rien d’insurmontable non plus, surtout à un loup obstiné.

Le deuxième soir après son départ, il s’est rendu compte que la Maudite le talonnait. Alors qu’il cassait la croûte assis sur une souche, elle a surgit d’un taillis et s’est allongée à quelques pas de lui. Il a de suite reconnu son échine maigre et son pelage miteux, un peu surpris tout de même de la voir là.
Et même si depuis elle le suit de village en village tout en visitant les poulaillers et se servant parmi les troupeaux de moutons qu’ils croisent, Lukas ne s’inquiète pas. Il reste persuadé que tôt ou tard elle rencontrera une nouvelle meute et qu’elle s’y joindra.


Thilde rêvasse sur les mots de la lettre, le front toujours collé au carreau. La pluie y écrase ses gouttes qui s’assemblent en filets fuyants et dégoulinants, sans cesse renouvelés.
Une rosace de buée s’épanouit sur la vitre à chacun de ses soupirs. Le jardin devient trouble derrière cette brume... Bientôt elle pourra lui écrire... Quand il sera sur place pour plus longtemps que quelques jours, il lui donnera l’adresse ; alors elle lui dira combien elle l’aime et lui racontera l’avenir qu’elle construit et qu’elle imagine dans ses songes. Thilde frissonne, puis du bout de l’index dessine en souriant un coeur sur la vitre embrumée.

Louis le maigre vient de sortir de sa ferme en claquant la porte, au terme d'une conversation orageuse ponctuée de violents éclats de voix. Il monte vers le haut du village, en jetant des coups de sabots rageurs dans les cailloux du chemin. Décidemment, ce Lukas cause bien du tourment à tout le monde. Quand à Clothilde, elle a bien mérité sa paire de gifles.
Digne et fière Thilde a tenu tête à son père jusqu’au bout et a attendu qu’il ait le dos tourné pour s’effondrer en pleurs dans les bras de sa mère qui fronce les sourcils d’un air soucieux.